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Porter des masques au bureau

Mon job de rêve

Bip-bip-biiip…6h10. Fichu réveil ! Encore quelques petites minutes s’il vous plait. Et là, le flash… L’émotion enfouie d’un moment précis qui remonte à la surface. Si réelle, si présente et en même temps bien plus objective que trois ans auparavant. Une prise de conscience soudaine d’une réalité si violente qu’à l’époque mon cerveau a refusé de la voir en face… 

Ancre 1

Tout commence ici...

Fin 2018, la loi du buzz et du capitalisme frappant toujours plus fort, nous nous retrouvons avec une nouvelle Présidente et un nouveau Directeur général après un remaniement tumultueux du Conseil d’Administration. C’est le début d’une nouvelle ère que j’entrevois avec beaucoup d’espoir et d’optimisme.

Décembre 2018 - Conjointement, la nouvelle Présidente et le nouveau Directeur Général me font part de leur intention de faire évoluer la communication vers quelque chose d’innovant et de plus moderne mais qu’il y a tellement de choses à faire que nous en reparlerons plus tard. J’acquiesce et je leur dis l’entendre et le comprendre puisque les choses évoluaient parfois peut-être un peu trop lentement ces quelques dernières années. Ils me demandent de leur rappeler cette discussion pour en reparler en février. Je suis motivée et enthousiasmée par ce dynamisme. Je sens un nouvel élan, une impression de renouveau et je m’emballe, des étoiles plein la tête.

Février 2019 – Toujours aussi enjouée, je rappelle comme convenu à mes supérieurs hiérarchiques que nous devons discuter de la nouvelle trajectoire à donner à mon travail de communication. Ils me répondent ne pas avoir le temps de se pencher sur cette question pour le moment. Je suis déçue, certes, mais je prends mon mal en patience et je garde toute ma motivation intacte.

Mars 2019 - En plus de mon travail, je suis sommée de reprendre en partie le travail de ma collègue du service commerce. Son départ en congé de maternité n’était pas une surprise mais son remplacement n’a pas été anticipé comme cela aurait pourtant dû l’être. Ma charge de travail s’alourdit et je reçois de plus en plus de critiques de la part du DG sur le contenu de mes écrits rédactionnels pourtant largement diffusés dans la presse. On ne m’accorde toujours pas l’opportunité d’une entrevue pour pouvoir faire évoluer les choses.

Avril 2019 - Une remplaçante, diplômée d’une prestigieuse université de la capitale, arrive enfin pour reprendre le travail de ma collègue en congé de maternité. Le RH me la présente sans tarir d’éloges à son égard et en m’expliquant que j’allais lui faire un peu de place pour qu’elle puisse partager mon bureau. Il ajoute que vu son parcours universitaire brillant, je vais pouvoir apprendre beaucoup dans les semaines à venir en sa présence. Très vite, il s’avère que je dois toujours être derrière elle car son orthographe est déplorable, elle n’a aucune expérience professionnelle à son actif et elle ne connait absolument rien des caractéristiques du tissu économique local de notre zone rurale bien différentes de ce que l’on peut trouver dans les grandes zones urbaines ! Malgré toute sa bonne volonté et sa bonne humeur, elle n’a en plus aucune compétence en marketing digital et n’a jamais écrit un seul communiqué de presse de sa vie…

Mai 2019 – Alléluia ! Je suis enfin convoquée pour une entrevue avec le DG et la Présidente. Assise bien en face d’eux, le DG débute l’entretien sans attendre et m’explique d’entrée de jeu que je ne suis pas compétente et un peu trop âgée que pour pouvoir les conseiller dans un plan de communication moderne et adéquat tel qu’ils le souhaitent. Il me dit également que vu mon manque de compétences dans le domaine des nouvelles technologies qu’ils envisagent d’engager une personne de niveau universitaire à temps plein avec laquelle je pourrais éventuellement collaborer. De plus, il ne voit aucune utilité dans le temps que je passe à tisser tout un réseau économique local qui n’intéresse et ne profite à personne. Ils ont besoin de quelqu’un de compétent qui saura réellement mettre en valeur le travail de l’entreprise et réaliser des campagnes jeunes et modernes qui créeront le buzz. Ni moi, ni la Présidente n'avons droit à la parole.

Malgré cette flèche reçue en plein cœur, je tente vaille que vaille de faire valoir mon point de vue… qui est balayé d’un revers de main. Il ne me demande pas mon avis. Il m’expose la décision prise. À aucun moment, il ne m’est demandé si je me sens capable de faire évoluer mon travail ou de me former à l’une ou l’autre technique pour faire évoluer les choses. La Présidente, mal à l’aise, reste là, sans bouger, sans réagir… et laisse faire.

Je suis sonnée, impuissante, incapable de réagir face à cette situation incompréhensible. Mon cerveau ne réalise pas ce qu’il se passe. N’ayant absolument pas anticipé le tournoiement de mon prédateur dans le ciel, je me retrouve telle une proie plaquée au sol après le déroulement d’un scénario minutieux préparé sournoisement depuis plusieurs semaines sans doute.

Âgée de seulement trente-huit ans, je pensais pourtant être un excellent élément de l’entreprise. Depuis quinze ans, j’ai développé des relations dans le monde de la presse, de l’édition et du graphisme. J’ai tissé un réseau solide dans le monde économique local qui entraîne des répercussions bénéfiques en jouant sur le principe vertueux du Win Win. Les formations continues en communication poursuivies depuis mon arrivée, notamment dans les nouvelles technologies, m’ont permis de maintenir mes compétences à jour. Mes collaborations étroites avec mes collègues des services commerce et informatique ont permis de créer de superbes synergies et de développer des projets innovants qui ont même inspiré certains de nos concurrents.

Bug ! Impossible pour mon cerveau d’admettre ce qu’il se passe. Il doit y avoir un malentendu, quelque chose que je dois avoir mal compris. Je suis certaine que les choses vont s’arranger. L’inverse me semble inconcevable, impossible, inimaginable. Et pourtant…

Mi-mai 2019 - Des rumeurs courent dans les bureaux. Je travaillerai bientôt au rez-de-chaussée, à l’accueil. Au détour d’un couloir, la Présidente me demande vaguement si j’aimerais orienter les personnes qui ne savent pas à qui s’adresser dans l’entreprise pour améliorer la qualité de notre travail car je suis une des seules qui connaisse autant tous les services que nous proposons. Elle s’arrête là, sans m’en dire plus. Je lui réponds que j’ai toujours aimé rendre service et être utile mais qu’il faudrait voir exactement en quoi cette tâche supplémentaire consisterait.

Fin mai 2019 - En arrivant un beau matin, je tombe sur des ouvriers-menuisiers en plein travail dans le hall d’entrée qui m’accueillent en s’exclamant « Quand on parle du loup ! ». Je les regarde d’un air interrogateur et le DG arrive au même moment en me sommant de monter directement dans mon bureau car il faut que l’on en parle plus tard. La Présidente m’expliquera dans la journée, qu’ils envisagent de me construire une espèce de cube en bois design dans l’espace d’entrée pour accueillir les personnes qui arrivent, prendre les appels téléphoniques et les dispatcher. Je serais donc seule dans « mon cube » à faire la réceptionniste… Quoi ??? Le rôle d’une stagiaire débutante qui n’a jamais travaillé !?! Je reste sans voix. Je repars une boule dans la gorge vers mon bureau et je rentre fin de journée en pleurant à chaudes larmes derrière mon volant. Je n’ai plus la force de me battre… Mon cerveau commence tout doucement à voir la réalité en face. Qu’ai-je donc fait pour mériter cela ?

Juin 2019 - Un mail vient d’arriver. En charge de la communication numérique de l’entreprise, le RH me demande de publier le plus largement possible une nouvelle offre d’emploi que je trouverai en pièce jointe. Cool, j’aime cette partie de mon travail où je me sens vraiment utile et où j’ouvre de nouveaux possibles même si depuis quelque temps, le nouveau DG fait tout pour me lancer des bâtons dans les roues. Je clique pour ouvrir la pièce jointe et là… Je sens cette chaleur monter, monter jusqu’à la limite de ma boîte crânienne sans arriver à la contenir, les larmes débordent de mes yeux et coulent sur mon clavier, la sensation d’étouffement est omni présente et pourtant je ne dis rien, je reste stoïque et résignée. Je la publie sans rechigner. Ce soir-là, je repartirai une nouvelle fois en larmes comme de plus en plus fréquemment ces dernières semaines…

L’offre d’emploi rédigée par le RH en collaboration avec le DG et la Présidente pour l’engagement d’un(e) chargé(e) en communication est un copier-coller de ma description de fonction, mot pour mot, à la lettre près. La seule mention qui diffère concerne le salaire… largement supérieur au mien.

Le scénario du prédateur continue à se dérouler sans que personne n’intervienne en quoi que ce soit pour le faire dévier de sa trajectoire initiale. La terreur règne. Les brebis sont craintives, il vaut sans doute mieux laisser un élément du troupeau se faire dévorer que risquer sa propre peau…

Juillet 2019 - Vendredi matin. La Présidente me demande de passer dans son bureau. Elle vient de recevoir par courrier une proposition de projet pour développer la sensibilisation des jeunes à l’entreprenariat en collaboration avec les instances publiques. Elle pense que cela pourrait dorer notre image de marque et nous ouvrir d’éventuelles nouvelles portes pour l’avenir. Elle me propose le projet car mes tâches vont fortement diminuer dans les semaines à venir avec l’arrivée de la nouvelle recrue. Son enthousiasme est communicatif et elle m’accorde toute sa confiance pour développer ce nouveau challenge totalement inédit. Sa foi en moi me remplit de gratitude. Il est prévu que je parte en formation à plus de cent kilomètres tous frais payés dès la semaine suivante.

Je me dis que c’est peut-être une chance. Je reste ouverte et optimiste. J’accepte. L’inscription est faite dans la journée sans même qu’une décision officielle ne soit prise par le CA ou que le DG ne soit mis au courant.

Fin août 2019 – L’été touche à sa fin. Nous sommes vendredi, il fait beau, l’atmosphère est légère. Beaucoup sont en congé ou reviennent au travail, tout bronzés, des souvenirs de soleil plein la tête. Je n’ai rien prévu pour dîner et je demande à ma super collègue, assistante de direction assise à mes côtés, si nous n’irions pas manger un bout ensemble. Je la vois s’empourprer et telle que je la connais, elle est gênée de refuser ma proposition. Je la rassure et je lui dis qu’il n’y a aucun souci si elle a autre chose de prévu. Douce, toujours souriante, attentive aux autres, le cœur sur la main, elle fait partie des personnes exceptionnelles que je côtoie au quotidien. Discrète et réservée, elle est aussi intelligente, organisée et sans doute parfois un peu trop serviable. D’ailleurs, certains n’hésitent pas à en abuser au passage. À cet instant, le DG passe alors sa tête dans l’embrasure de la porte : « Alors toujours prête pour ce midi ? Les autres sont OK. Nous serons une dizaine, j’ai réservé chez Hervé ! ». La pauvre ne sait plus où se mettre. Je la rassure en lui disant qu’elle n’y est pour rien. Pour la énième fois, super DG a organisé une sortie entre collègues sans m’inviter et prend un malin plaisir à me le faire remarquer …

Septembre 2019 – Afin d’entamer la mise en place du nouveau projet "Générations entreprenantes" qui m’a été confié par la Présidente, je consulte - en heures supplémentaires - les différentes associations et organisme de jeunes en soirée et durant mes week-ends. Plusieurs réunions s’enchaînent également avec des représentants des institutions publiques et des autres entreprises participantes. Un projet plus électoraliste que vraiment en phase avec les préoccupations des jeunes se dessine. De nombreuses photos sont prises et utilisées à des fins politiques par le parti dont fait partie ma chère Présidente. Je suis très mal à l’aise avec cette ambiguïté. J’ai le sentiment que les jeunes sont pris en otages pour servir de faire valoir à des fins moins vertueuses qu’elles n’y paraissent. Je relaie les avancées du projet à ma hiérarchie et certaines informations sont directement traitées par le DG car il n’estime pas nécessaire de les soumettre au CA (une fois de plus). Je ne suis que très rarement informée des réponses communiquées aux jeunes et aux institutions publiques et je me retrouve souvent en porte à faux face à eux ensuite.

Octobre 2019 – Toujours aucun(e) nouveau(elle) chargé(e) de communication en vue. Les mois passent sans qu’on ne me tienne informée de rien sur l’avancée de cet engagement. Je poursuis bon gré mal gré le travail de communication avec toujours aussi peu de reconnaissance et de soutien. A la dernière relecture avant impression du journal d’entreprise trimestriel par le DG, le seul remerciement sera mots pour mots : « C’est vraiment de la merde, il n’y a rien d’intéressant ». Trois secondes plus tard, mon travail terminera sous mes yeux, en boule, à la poubelle. Ce travail était pourtant le fruit de toutes les informations récoltées auprès de tous les services, une mise en valeur du personnel ainsi que la présentation de tous les projets repris dans les PV des derniers CA agrémentés par des photos d’excellente qualité. Lui pense que personne n’est intéressé par ces informations « blabla » et que le prestige et les compétences de l’entreprise n’y sont pas suffisamment mises en valeur. Il faut bien dire que mon éviction depuis quelques mois des réunions de débriefing et de concertation en lien avec les nouveaux projets rend difficile une communication de précision sur les différents dossiers en cours…

Fin octobre 2019 - Arrivée de la nouvelle chargée de communication. Elle est française, a moins de trente ans, très peu d’expériences professionnelles, aucune connaissance de l’entreprise ni du tissu économique local et encore moins du fonctionnement juridique belge. Elle est diplômée d’une grande université française en communication et est présentée comme étant le nouveau bras droit de la Présidente à tous les services.

Le jour même de son arrivée, la Présidente me demande en sa présence de faire une photocopie de tous mes mots de passe afin de lui donner accès à tous les logiciels et programmes dont elle a besoin puis demande à l’informaticien de transférer ma boîte mail directe vers son ordinateur sans que je n’aie même le temps de prévenir mes contacts. Un réseau que j’avais mis quinze ans à construire !

Quelques jours après son arrivée, une conférence de presse est organisée pour la présenter à toute la presse comme s’il n’y avait jamais eu aucun travail de communication réalisé auparavant.

Quelques semaines plus tard, on lui achète un programme de graphisme ainsi qu’un smartphone professionnel. Cela nous a toujours été refusé à ma collègue du service commerce et à moi-même.

Plus la situation est irréaliste, moins je réagis. La réalité dépasse la fiction. Même après plusieurs années de recul, je ne comprends toujours pas comment tout cela a pu arriver !

Novembre 2019 – Mise à l’écart de tous les nouveaux projets de communication, je suis fort étonnée que l’on m’invite à la réunion de mise en place d’une nouvelle application numérique à destination de nos clients. Seuls la nouvelle chargée de communication et l’employé en charge des TIC ont été informés du développement de ce projet. Mon ego se gonfle malgré tout. Mon expertise semble encore visiblement pertinente dans certains domaines de pointe. Vu mes contacts clients de ces dix dernières années, vu mes formations en nouvelles technologies et vu mes connaissances numériques dans le milieu économique, j’émets de gros doutes sur la fiabilité de cette application développée par une start-up sans expérience probante. Le DG préférera prendre en compte les arguments des jeunes commerciaux présents virtuellement en fin de réunion que les miens. Quelques mois plus tard, l’application, qui aura pourtant coûté un bras, n’aura jamais été utilisée par nos clients et la start-up terminera sa courte vie en faillite.

Mi-novembre 2019 - Je suis une fois de plus appelée dans le bureau du DG. Il me demande de reprendre le travail de ma collègue du service environnement, partie en maladie pour une durée indéterminée. Il m’explique que, selon son enquête finement menée auprès de différents employés, sa fille est en pleine crise d’adolescence et qu’elle n’avait plus trop envie de travailler mais qu’il ne doit pas y avoir tant que ça à reprendre vu son dynamisme manifeste. Je suis terriblement choquée des propos tenus à l’encontre de ma collègue sachant qu’elle s’est littéralement effondrée sur le sol et qu’elle est partie en ambulance quelques jours auparavant. Je ne connais rien à son service, je n’ai ni le diplôme requis ni les compétences et je n’ai aucun contact dans ce domaine pour reprendre son travail. Je sais seulement que le conseiller en prévention avait déjà émis plusieurs rapports sur le fait que ma collègue avait trop de travail et qu’elle-même avait déjà tiré la sonnette d’alarme plusieurs fois en venant en parler au DG et à la Présidente mais que rien n’avait jamais été réellement mis en place jusqu’à son arrêt maladie « soudain ».

Parallèlement à cela, les manquements de la nouvelle chargée de communication se font de plus en plus souvent sentir et elle me demande régulièrement de l’aide pour mener à bien ses (mes anciennes) missions. Je lui réponds poliment mais très nettement par la négative. Je ne suis pas son larbin !

Fin décembre 2019 - Nous sommes à la veille du souper de fin d’année. Le DG arrive franc battant dans notre bureau pour nous annoncer une réorganisation des bureaux. Je vais donc changer de bureau et monter d’un étage pour laisser ma place à la nouvelle chargée de communication. Cette réorganisation ne se fera pas sans tension entre employés quelques semaines plus tard. De plus, je devrai modifier mon horaire inscrit pourtant dans mon contrat depuis plusieurs années, au profit d’une autre employée fraichement arrivée, proche de mon cher DG. Cela aura en plus un impact négatif sur mon salaire sans que je n’en aie été préalablement avertie.

Dans cette douce ambiance de Noël, il nous ajoute avec un large sourire : « C’est tout, pour les changements cette année, ce n’est déjà pas si mal en un an ! On verra pour l’année prochaine ! ». Il nous explique ensuite que c’est la dernière année que le souper de fin d’année se déroule de cette façon car il n’a rien de productif en l’état. Dès l’an prochain, le repas sera interdit aux conjoint(e)s et les places assises seront définies par lui-même pour que les synergies qu’il estime nécessaires puissent se créer et non les affinités futiles dont l’entreprise n’a que faire.

Le visage du prédateur n’avance même plus masqué. Une fierté débordante rayonne à travers ses traits. Son appétit avide de pouvoir et d’autorité l’épanouissent si pleinement. Le charisme insupportable de ce personnage à vomir remplit totalement l’espace de notre bureau et contraste totalement avec la personnalité de ma collègue assise à mes côtés, si douce, si sensible.

Janvier 2020 - La seule tâche que j’effectue encore de mon ancienne fonction et de ma propre initiative est subitement supprimée à la suite d’une réunion entre le DG et la nouvelle chargée de communication. C’est en voulant me connecter à la plate-forme que je me suis rendu compte que le projet collaboratif transfrontalier ne m’était plus accessible ! Le projet a volé en éclats sans même que je n’aie été consultée… C’était une perte de temps selon eux, nous n’avons pas besoin des autres pour avancer. Nous travaillerons bien plus vite et bien plus constructivement seuls. Notre entrevue à ce sujet finira en montant dans les aigues. Pour la première fois, je partirai en claquant la porte et lui me poursuivra en hurlant dans le couloir que je n’ai pas le droit de quitter son bureau de la sorte ! Sa voix profitera aux trois étages et certains découvriront seulement alors, le vrai visage qui se cache sous les traits parfaits du gendre idéal. Mes collègues de la comptabilité seront mon refuge et m’accueilleront en larmes. Ce sera la première fois que le barrage cèdera publiquement. Jusqu’ici, je ne m’étais jamais autorisée à craquer autre part qu’au petit coin ou seule en dehors des heures de travail.

Mi-janvier 2020 - Je suis de plus en plus sollicitée par mes collègues et mes anciens contacts pour reprendre d’anciennes missions que la nouvelle chargée de communication ne parvient pas à assumer. N’ayant plus accès aux programmes ni aux dossiers, même si je le voulais, je ne pourrais même pas leur venir en aide. Je mets quand même la Présidente au courant de ces manquements et elle en est abasourdie et fortement embêtée. Elle me conforte dans le fait qu’il serait bien évidemment indécent de me demander de palier à ces défaillances !

Fin janvier 2020 – Le moment des évaluations annuelles a sonné. Un entretien très vite ficelé est réalisé avec le RH, le DG et moi-même. J’obtiens une promotion sans aucune résistance de leur part. On me demande également de faire preuve de moins d’initiatives et de m’arrêter aux tâches à exécuter sans faire interférer mon avis personnel. « On te paie et on te garde mais sois gentille surtout, tais-toi et tiens-toi tranquille maintenant ! »

Mars 2020 – Cela fait des semaines qu’on sourit en entendant parler d’une prétendue maladie mortellement dangereuse en provenance de Chine. Pourtant, une annonce tourne en boucle sur toutes les chaines d’informations en ce vendredi 13 mars 2020… Dès mardi prochain, tous les citoyens belges seront confinés chez eux entre leurs quatre murs. Tout s’arrête brusquement avec ce confinement Covid. La situation est surréaliste. Personne n’a jamais connu cela, même les plus anciens. Certains paniquent, d’autres le prennent à la légère mais la tension est largement palpable. Personne ne sait trop comment cela va pratiquement être possible ? Le télétravail a toujours été un grand absent dans les pratiques prônées par notre entreprise. Garder le contrôle sur le travail à distance reste un grand problème dans la tête des dirigeants.

Après quinze jours d’arrêt complet, les mesures s’assouplissent doucement, très doucement. Nous revenons en alternance au bureau. Une personne par service vient au bureau en tournante afin de toujours rester sans contact physique. De 8h00 à 16h36, nous devons rester présents, porte fermée, durant toute la journée à notre poste de travail. Les autres collègues d’un même bureau restent joignables et télétravaillent comme ils le peuvent via leurs propres ressources personnelles puisqu’aucun ordinateur portable ni téléphone de fonction ne sont prévus pour les salariés. Personnellement, n’ayant plus en charge que des projets événementiels nécessitant de nombreux contacts et déplacements, je me retrouve avec une charge de travail complètement nulle durant de trèèèèèèèès longues semaines… Assise, cinq cent seize minutes par jour devant un écran à regarder le temps qui passe… Invivable pour moi qui aie toujours été proactive dans tous mes projets professionnels.

Quant à la nouvelle chargée de communication, le confinement l’a mise enceinte. Depuis, elle télétravaille quelques heures par semaine et reste confinée en France jusqu’à la fin de sa grossesse par précaution sur demande écrite de son médecin. Elle est la seule à avoir un smartphone et un ordinateur portable professionnels. Elle ne travaille que sporadiquement et touche pourtant son salaire complet.

Mai 2020 – L’épidémie recule enfin, la reprise se fait petit à petit avec toutes les précautions nécessaires. Afin de m’occuper à minima, des tâches peu qualifiées des autres services me sont déléguées : mises sous enveloppes, encodage de listings, distribution de toutes-boîtes publicitaires, etc. Quel gâchis de compétences, je deviens dingue à tourner en rond. Ce n’est tellement pas dans ma nature. Aucune autre explication ou information pour la suite. Je dois sans doute m’estimer contente d’avoir évité le licenciement.

Fin mai 2020 – Un mail du DG arrive dans ma boîte Outlook me demandant d’annuler mes congés d’été pour reprendre un job destiné habituellement aux étudiants. C’est la goutte d’eau. Je descends dans le bureau de la Présidente et du RH. Je ne saurais plus continuer. Je veux mettre fin à mon contrat.

Méfiez-vous ! Les loups manipulateurs ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Mon intuition ne m’avait pourtant jamais trahie jusque-là mais les prédateurs jouent parfois si terriblement bien leur rôle qu’on leur mange dans la main et le piège une fois installé n’a plus qu’à se resserrer encore et encore jusqu’à exécution.

 

 

 

#balance ton harceleur

Printemps 2024 – Presque quatre années plus tard, j'ai toujours des difficultés à trouver une place professionnelle stable. Pourquoi avoir tant de mal à tourner cette triste page ? C’est sans doute en lien avec ce que je ne vous ai pas dit jusqu’ici…

La nouvelle Présidente a été ma meilleure amie durant de nombreuses années et un des principaux administrateurs du CA qui n’a eu de cesse de me répéter tout du long « Mais non, tu as dû mal comprendre, nous n’avons jamais voté cela ! » n’est autre qu'un membre de ma famille proche… Je n'ai visiblement pas été la seule manipulée dans l'histoire et malheureusement, toutes les fins ne se terminent pas par "Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants".

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Bien que chaque fait et chaque date soient autobibliographiques, l'entreprise citée n'existe pas, les lieux et les titres des personnages décrits sont volontairement fictifs. 

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